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Le respect de chacun et de la diversité

Ce que la coopération entre parents et professionnels implique pour l’enfant...

Plus l’enfant est jeune, plus il est important de prendre en compte les pratiques éducatives des parents, d’instaurer un dialogue positif avec eux pour construire ensemble les modalités de l’accueil de l’enfant. En effet, il est primordial, pour que l’enfant acquière une bonne estime de lui-même, qu’il existe une continuité entre l’éducation familiale et l’éducation du lieu d’accueil et qu’il sente ses parents respectés.

Emmanuelle Murcier, Il faut tout un village pour élever un enfant - Grundtvig 2003/2006

Toutefois, la vie quotidienne peut être l’objet de nombreux chocs culturels entre parents et professionnels en raison de la diversité des valeurs et des pratiques éducatives. Les pratiques éducatives des parents peuvent être très éloignées de celles des professionnels, paraître étranges, voir nocives pour l’enfant. Elles peuvent heurter de plein fouet ce qui a été appris au cours de la formation et sa conception du bien-être de l’enfant.

Pour Margalit Cohen-Emerique, psychologue et spécialiste des relations interculturelles, le choc culturel est ainsi l’expérience émotionnelle et intellectuelle vécue dans le contact avec l’étranger (ce qui nous est étrange). Il génère des émotions comme l’incompréhension, l’angoisse, la surprise… S’il n’est pas reconnu et travaillé, ce choc culturel peut générer des réactions défensives, par exemple, de jugement : "ces parents ne savent pas répondre aux besoins de leurs enfants", de rigidifications : "ici, c’est comme cela, c’est le règlement intérieur…", de repli et de rupture de communication. Dans un lieu d’accueil ouvert à la diversité, les exemples de chocs culturels peuvent être multiples et quotidiens. Ainsi, ce papa qui vient chercher son fils de 4 ans dans le lieu d’accueil et qui lui dit : "Ce n’est pas à toi de ranger, c’est un travail de fille…" ; cette maman qui souhaite que son bébé s’endorme avec un biberon sucré ; ces parents qui insistent pour que leur enfant aille sur le pot toutes les deux heures à 15 mois…

Comment ne pas juger ? Comment ne pas se replier sur soi ? Comment préserver le dialogue ? Comment rechercher à construire des pratiques qui soient respectueuses des attentes et des valeurs de chacun ?

Margalit Cohen-Emerique propose de travailler les chocs culturels pour garder une attitude d’ouverture. Car nier le choc culturel empêche de le travailler sans pouvoir se protéger de ses effets. Il est donc nécessaire de le reconnaître, de l’identifier pour éviter des attitudes de repli, de rejet…

Trois étapes sont nécessaires à cette démarche :

- La décentration

Il s’agit tout d’abord de clarifier le choc au niveau émotionnel : "qu’est-ce que je ressens ? De la peur ? Du dégoût ? De la révolte ? Du rejet ?" et d’identifier dans quel contexte s’est déroulé le choc (espace, temps, mots prononcés, attitude corporelle de l’autre et la sienne...).
Il est nécessaire ensuite de réaliser un travail d’exploration de son propre cadre de références (dans ses différentes composantes : appartenance ethnique, sexuelle, sociale, professionnelle, religieuse, nationale, politique) pour identifier les valeurs et fondements qui ont été ébranlés dans le choc. Par exemple, on peut identifier que c’est la conception de l’égalité homme/femme qui est mis en péril dans l’incident où le papa demande à son fils de ne pas participer au rangement, que cette notion est très importante pour soi, parce que je suis une femme et très attachée à cette valeur, que cet incident touche aussi ma vision de l’éducation…

Ce travail sur soi-même permet ensuite de se décentrer, c’est à dire de prendre de la distance par rapport à soi-même et surtout par rapport à ses premières émotions liées au choc.

- La pénétration dans le cadre de références de l’autre

Après le travail de décentration, il s’agit de réaliser un travail pour donner du sens à l’attitude de l’autre en explorant ses différentes appartenances culturelles. Il s’agit de regarder ce qui, dans sa culture ethnique, sociale, etc., peut expliquer son positionnement, par une meilleure connaissance de ses valeurs et appartenances.
Le professionnel peut engager le dialogue avec le parent pour essayer de comprendre son attitude de son point de vue à lui.
S’il ne peut pas dialoguer avec lui, il peut réaliser plusieurs hypothèses pour expliquer son attitude et ainsi se dégager des interprétations généralisantes ou stéréotypées. Si la maman veut que son enfant aille sur le pot alors que l’enfant est jeune, c’est peut-être parce qu’elle veut la préparer à l’école OU parce que, pour elle, c’est un signe de réussite OU parce qu’elle a été élevée comme cela dans son pays, ce n’est sans doute pas pour la maltraiter !
Le travail d’exploration du cadre de références permet ainsi de donner du sens à l’attitude de l’autre. Il nécessite une attitude d’ouverture, un effort personnel de curiosité pour découvrir ce qui donne sens et valeur à l’autre à travers sa culture, sa migration, son acculturation toujours intégrée de façon unique par l’individu.

Ce travail d’exploration du cadre de références de l’autre permet aussi parfois de trouver des points communs aux deux identités sur lesquelles on va pouvoir s’appuyer pour continuer la relation. Par exemple, on peut se sentir très éloigné de cette maman qui frappe son enfant parce qu’il refuse de dire bonjour au professionnel, être choqué et irrité au point de penser que le parent est un "mauvais" parent qui ne comprend pas les besoins de son enfant. Mais s’accorder sur le fait que les deux (parents et professionnel) trouvent important qu’il acquiert des notions de politesse et de respect permet de retrouver le contact, de se rendre compte que c’est uniquement la manière d’intervenir qui fait le désaccord.

- La négociation

La négociation n’est ni une soumission, ni une résistance passive de l’un ou de l’autre. C’est une vraie rencontre où chacun va "lâcher" des éléments qui le constituent pour aller vers l’autre, sans remettre en cause ce qui est fondamental dans son identité. L’enjeu est de tenter de dégager un champ commun, une nouvelle norme où chacun va maintenir son identité tout en faisant un cheminement vers l’autre.

Une maman explique qu’à la maison son enfant ne s’endort que dans ses bras, elle ne le couche que lorsqu’il dort bien. Elle a peur qu’il ne parvienne pas à dormir à la crèche car elle a vu les enfants dormir dans les dortoirs dans des lits à barreaux. Le professionnel explique alors que l’enfant parviendra peut être à s’endormir avec les copains si quelqu’un reste auprès de lui. Mais la maman reste sur sa position, elle est très attachée à ce que son enfant soit bercé. C’est pour elle, dans son cadre de références, toutes les valeurs liées à la maternité, aux besoins de son enfant, qui sont en jeu. è Un terrain d’entente va être trouvé suite à la négociation : un professionnel pourra dans les premiers temps endormir l’enfant dans ses bras, puis progressivement lui proposer de s’endormir en le tenant enlacé dans le bras sur une couchette au lieu de le coucher dans un lit à barreau comme les enfants de son âge.

Ainsi, vouloir travailler à l’élaboration de pratiques éducatives qui assurent une continuité entre le lieu d’accueil et la maison, implique aussi de travailler les incompréhensions avec les parents, de reconnaître en soi l’émotion, de la rapprocher de valeurs, puis de donner du sens aux pratiques des parents pour pouvoir négocier avec eux un "entre-deux" réellement interculturel, c’est-à-dire respectueux des parents et des professionnels et bien-sûr de l’enfant.

Emmanuelle Murcier
in Il faut tout un village pour élever un enfant - Grundtvig 2003/2006

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