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La première institution que l’on croise dans la vie : La famille

La Gazette : A partir des recherches que vous avez effectuées en qualité de sociologue, pouvez-vous distinguer la notion de famille de la notion de parentalité ? Que pouvez-vous dire sur l’exercice de la fonction de parent, sa reconnaissance dans la construction de chaque individu ?

Entretien avec Sébastien Ramé, sociologue de la Famille

Sébastien Ramé :
Il faut distinguer ces deux notions :
- la famille, institution au milieu des institutions et son fonctionnement à travers les classes sociales et les catégories sociales et
- la parentalité, une notion, un concept qui recouvre les interactions dans les familles et qui dépend des structures des familles avec un certain déterminisme. En terme institutionnel, la famille est fondamentale avec les institutions de l’école et du travail. C’est la première institution que l’on croise dans la vie. Personne n’y échappe. C’est une institution qui rejoint la parentalité, où se fixe la socialisation primaire, c’est à dire les premiers apprentissages, en termes de savoir, savoir-être, savoir-faire. Ils sont inducteurs de la socialisation secondaire qui est la sociabilité dans l’institution scolaire. Il y a des clivages importants selon les milieux sociaux. Les individus ne partent pas d’entrée de jeu sur la même ligne. Il y a un certain nombre de choses cofixées qui expliquent la reproduction sociale. La troisième forme est la socialisation tertiaire. Les enfants la connaissent très tôt : ce sont les pairs, les amis, la sociabilité juvénile.
Ces trois socialisations construisent l’identité de l’individu.

On ne peut pas faire l’économie du rôle de la famille dans le cursus scolaire et l’insertion professionnelle car il influence les choix des écoles, des options, des diplômes. Cela s’observe dans les milieux sociaux dominants où existe un capital social fort, entre cadres supérieurs, chefs d’entreprise, mais aussi dans les milieux populaires, lorsque les jeunes s’orientent vers l’apprentissage (ce qui représentent 150 000 jeunes : 1 sur 10 dans la classe d’âge des 16-18 ans). Les personnes originaires du milieu rural, et qui sont dans l’agriculture, l’artisanat ou le commerce, sollicitent d’autres professionnels. C’est une forme de capital social pour rentrer sur le marché de l’emploi.
Pour percer sur le marché de l’emploi, mieux vaut avoir moins de capital universitaire mais plus de capital social adapté, que beaucoup de diplômes universitaires et très peu de capital social adapté. C’est l’utilisation du réseau familial incorporé dans la catégorie sociale des parents.
Les familles des classes sociales moyennes sont moins favorisées car elles disposent d’un réseau social peu adapté au marché de l’emploi. Les familles en déserrance sociale sont en perte de culture populaire. Il y a pertes de règles. Il n’y a plus réellement de socialisation primaire. C’est l’anomie, qui peut même parfois remettre en cause la notion de parentalité.

La Gazette : Face à une crise des valeurs familiales, quelle évolution peut-on constater ? à quoi est-elle liée ?

Sébastien Ramé :
Il n’y a pas de crises des valeurs familiales. Il y a des crises familiales tout court. Ces crises prennent leurs racines dans le chômage endémique et la précarité au niveau de l’institution du travail. Le contrecoup important de l’institution familiale, c’est l’adolescence qui s’allonge jusqu’à 30 ans. Le fait que les jeunes restent de plus en plus longtemps dans le milieu familial représente des éléments positifs et négatifs. Les rapports entre les individus se sont détendus. On ne peut pas être aussi coercitif avec un individu de 20 ans qu’avec un individu de 14 ans. Forcément il y a des concessions qui vont parfois très loin et ce n’est pas très bon. C’est le modèle du parent copain. On ne sait pas ce que ça donne, mais toutes les générations se sont constituées, entre autre, dans un rapport de sociabilité interclasses d’âges. Cette socialisation tertiaire, celle de sa propre classe d’âge est nécessaire. Si on a trop de proximité parent-enfant, il n’y a plus de distinction entre socialisation secondaire et tertiaire. On perd quelque chose de fondamental dans la construction de l’individu.

La Gazette : N’est-ce pas une crise de l’autorité ?

Sébastien Ramé :
Effectivement, il y a de gros changements au niveau des formes de l’autorité. Il est de moins en moins évident de fonctionner sur le mode de l’autorité familiale. Dire, « je suis parent, tu dois obéir », marche peut-être avec les jeunes enfants mais pas avec les adolescents. Cette forme d’autorité est en train de se déliter.
L’autorité gérontocratique, « j’ai raison parce que je suis plus vieux », ne marche plus non plus. Les jeunes ne croient plus le maître sur parole. Il faut prouver.
Ce qui marche encore, c’est l’autorité charismatique. Cela veut dire que pour faire quelque chose, il faut argumenter. Ça crée des rapports de négociations entre générations, qui ont des aspects positifs mais si on doit négocier sur tout, c’est difficilement gérable. Dans certains cas, la mère a une forme d’autorité plus reconnue dans la cellule familiale.

La Gazette : Dans le champ de l’école et celui du travail, la famille a-t-elle un nouveau rôle et des nouvelles fonctions à remplir ?

Sébastien Ramé :
Devant la crainte du chômage, la crainte pour l’avenir, la famille refuge est une grande nouveauté. Avant, on songeait à quitter sa famille. Aujourd’hui, devant la montée de l’inquiétude, de la précarité, du chômage, la famille a un nouveau rôle : celui de refuge. Ce rôle existait pour les générations anciennes. Il le devient pour les générations plus jeunes. C’est une nouveauté historique. Par rapport à l’école, c’est l’inquiétude des familles en ce qui concerne le cursus scolaire. On demande beaucoup à la famille et à l’école. On leur demande de combler les vides qui sont de plus en plus importants dans les appartenances institutionnelles comme celle du travail. On assiste à un conflit perpétuel famille-école. Les enseignants expliquent les difficultés des jeunes par les difficultés parentales et les familles ont tendance à les expliquer par l’incompétence des enseignants.

Le problème n’est pas là. C’est une société qui n’intègre pas suffisamment sur le marché du travail, de manière structurelle, de manière prévue et gérée. C’est l’institution du travail avec la question des flux, des systèmes économiques, de justice, d’équité sociale dans une société inégalitaire qui se renforce.

La famille, qui est une des premières institutions, empêche de se tourner vers l’émancipation collective dans la mesure où la famille refuge ne permet pas de développer des identités professionnelles. La syndicalisation se développe peu, on se réfugie dans la famille et on pense à se protéger. On est moins revendicatif. C’est là que la famille refuge n’a pas que des aspects positifs.

La Gazette : Et la solidarité entre parents ?

Sébastien Ramé :
C’est une piste. Le niveau associatif se développe. Les associations qui s’occupent d’éducation populaire sont importantes. C’est un recours. Sur le plan des solidarités, le fait de créer et de faire fonctionner une crèche, est une solidarité mécanique.
Participer à une communauté de valeurs, constituer des réseaux de solidarités, c’est une solidarité organique et c’est beaucoup plus important et intéressant. C’est partager des valeurs pédagogiques, une conception de l’éducation de l’enfant dans le respect des valeurs culturelles.

Propos de Sébastien Ramé, Sociologue, maître de conférences à l’IUFM de l’académie de Poitiers

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